matière grise

« La vraie décision, c’est la décision qui déplace les lignes » Nicolas Tenzer

25 juin 2014

Après Brice Teinturier, c’est Nicolas Tenzer, haut-fonctionnaire et intellectuel, qui nous livre sa vision exigeante de la décision, dans le cadre de la série  « Faire la décision » conçue par Comfluence en coproduction avec Réservoir Prod.

Cet observateur privilégié décrypte ici la pratique de la décision par les élites et les pouvoirs publics, et explique comment se joue en chaque décision, une petite révolution.

« La vraie décision, c’est la décision qui déplace les lignes, qui les fait bouger, c’est une décision qui perturbe complètement l’ordre existant. Or, on est dans un système où déplacer les lignes est extraordinairement difficile. » analyse Nicolas Tenzer.

La série « Faire la Décision », proposée par Comfluence, vise à alimenter la réflexion des décideurs, autour des problématiques d’image et d’influence. Dans ce cadre, chaque semaine, Comfluence invite une personnalité à donner sa vision de la décision…

*Nicolas Tenzer est Directeur de la revue Le Banquet,  Président du Centre d’études et de réflexion pour l’action politique (CERAP), et Président de l’association Initiative pour le développement de l’expertise française à l’international et en Europe (IDEFIE).

 

Pour Nicolas Tenzer, « d’une certaine manière, décider, c’est tuer. Certes, ce n’est pas nécessairement tuer physiquement mais c’est prendre des décisions qui font grief. Bien souvent, on voit plus un certain nombre de mesures, de déclarations, ce qu’on appelle du « window dressing », c’est-à-dire de l’habillage de façade, de bilan plutôt qu’une action extrêmement concrète. Un tout petit cercle de gens, souvent extrêmement mal informés, décide. Une grande partie de ces élites françaises ne se rend finalement pas compte de la réalité du pays. Elle fonctionne dans un monde abstrait, un peu comme dans un jeu vidéo, dans un quelque chose de très virtuel dans lequel ils en viennent à considérer tout cela comme un amusement. C’est cette dimension-là, cette absence de responsabilité, qui finit par entraver toute crédibilité dans l’action politique, parce que précisément, il existe cette futilité des élites. Je crois qu’un bon décideur, c’est bien sûr d’abord quelqu’un qui a du courage. Le courage de dire « je ne vais pas plaire ». Mais c’est aussi un mélange de certitudes et de doutes. On peut avoir quelqu’un qui décide avec une impression de fermeté mais qui est peut-être en fait rongé par le doute lui-même. C’est quelqu’un capable de s’entourer, d’être à l’écoute, quelqu’un qui a ce qu’on peut appeler des « capteurs sociaux », qui sent ce qu’il se passe dans la société. A ce propos, la question du pluralisme est absolument déterminante. Je crois que cela est une règle fondamentale : il faut qu’il y ait un pluralisme dans le conseil. Toujours essayer d’avoir les bons conseils, c’est également être capable soi-même d’écouter et d’avoir des conseillers qui disent des choses différentes. S’il n’y a pas des conseillers derrière qui disent des choses différentes, il n’y a pas de bonne décision.

La vraie décision, c’est la décision qui déplace les lignes, qui les fait bouger, c’est une décision qui perturbe complètement l’ordre existant. On est dans un système où déplacer les lignes est extraordinairement difficile. Et précisément, la décision, c’est être capable d’emprunter cette voie qui soit formellement une voie médiane et en même temps révolutionnaire. La modération dans la révolution ou la révolution dans la modération, je ne sais ce qu’il faut dire, mais l’idée est là : décider c’est vraiment changer le système. »

 

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