Anne Hidalgo et le fantôme du Pénélopegate

Alors que l’équipe municipale multiplie les acrobaties sémantiques (attention, à ne pas reproduire chez soi !) pour justifier son déplacement ultramarin, la gestion de la com de crise du déplacement de la maire de Paris interroge, notamment sur la stratégie de gestion de crise. A bien des égards, la conduite de ce dossier rappelle étrangement celle du Pénélopegate, comme si la leçon de François Fillon n’avait servi à rien.

Depuis plusieurs jours, la polémique continue de prendre de l’ampleur autour du déplacement de la maire de Paris en Nouvelle-Calédonie, à Tahiti, puis dans les îles du Pacifique Sud. Certains observateurs dans la presse politique parlent déjà d’un Tahitigate ou d’un Surfgate… Mais de quoi s’agit-il et pourquoi cette situation nous replonge dans la campagne de 2017 ? Au-delà de tout militantisme binaire et stérile, et en prenant un peu de recul sur les passes d’armes caricaturales entre Anne Hidalgo et Rachida Dati au sein du Conseil de Paris, il convient d’analyser froidement la chronique d’un échec annoncé.

Tout d’abord, le poids du contexte. Indépendamment de tout ce qui concerne directement le sujet, il y a toujours un contexte et une actualité à prendre en compte. Ici, nous avons une situation sensible en raison de l’actualité internationale au Proche Orient, une menace d’attentat élevée, une inflation persistante qui accentue la tension économique pour les classes moyennes et les nombreuses faiblesses dans l’organisation des JO de 2024. La moindre décision politique, a fortiori à Paris, doit tenir compte de ces nombreux paramètres.

Ensuite, il y a un timing qui interroge et la présence d’un volatile dont se souvient encore François Fillon et bien d’autres. Ainsi, le 25 octobre, Le Canard Enchaîné évoque ce déplacement qui aurait obligé Anne Hidalgo à ne pas assister à un comité interministériel pour valider le plan de circulation pendant les JO. De plus, 5 jours plus tard, l’opposition de droite au Conseil de Paris saute sur l’occasion et dépose une question écrite à la maire pour en savoir plus sur ce déplacement. Or, toute cette période se caractérise par un silence assourdissant, ce qui n’est jamais efficace en com de crise, bien au contraire. D’ailleurs, cette logique de manque de transparence sur ce déplacement laisse place au doute et à l’ambiguïté avec des comptes officiels X et Instagram de la maire qui partagent des photos sur le résultat des travaux d’aménagement à Paris, mais pas sur son voyage, laissant ainsi sous-entendre qu’elle est bien à Paris. Une communication d’autant plus opaque, que l’agenda de la maire n’est pas rendu public.

Au bout de près de deux semaines d’une polémique qui continue de monter, l’équipe municipale charge l’adjoint aux JO, Pierre Rabadan, de répondre à une interview pour Le Parisien le 5 novembre, pour porter un message de défense de la maire. La volonté de faire monter un expert du sujet pour protéger sa patronne et servir d’éventuel fusible aurait pu fonctionner si cette interview n’était pas arrivée presque deux semaines trop tard. La question de la visite ou plutôt de l’absence de visite des installations de la compétition de surf par la maire en raison de la contestation de l’opinion sur place vient contredire la raison officielle initialement annoncée pour une partie de ce voyage. De même, la question d’un possible changement de billets et de la prise en charge de leur coût pose la question de la légitimité de ce déplacement et de la raison de cette opacité. Enfin, l’argument émotionnel de la visite familiale et de sa non-publicité afin de protéger ses proches se révèle d’une maladresse confondante puisque le cadre du déplacement officiel est oublié.

Surtout, un article diffusé par Le Monde le 6 novembre fait état des doutes au sein de l’équipe rapprochée de la maire. Si on a un doute, il est souvent plus sage d’en tenir compte. D’autant plus que ces doutes donnent généralement lieu à des couacs de com, précisément ce que l’on cherche à éviter en com de crise. Or, après avoir affirmé que la mairie avait payé les billets d’avion aller et retour, les communicants d’Anne Hidalgo ont changé de version en précisant que le billet de retour entre Papeete et Paris via Los Angeles a été réglé par la maire elle-même. Mais les billets retour de deux autres membres de la délégation (probablement de sa famille mais nous n’en savons rien) et qui avaient décidé de rester quelques jours en plus sur place pour des raisons privées, ont, eux, bien été payés par la mairie. Cette justification pose plus de questions qu’elle n‘apporte de réponses.

Bien entendu, Anne Hidalgo faisant régulièrement l’objet d’attaques sur sa gestion de la municipalité, l’opposition de droite a fait preuve d’un opportunisme évident. Remplaçant u pied levé la coqueluche des médias Rachida Dati, David Alphand, vice-président du groupe Les Républicains au Conseil de Paris, a répondu aux demandes d’interviews de la presse, dont celle du Monde où il revient longuement sur cet épisode afin de fragiliser la maire de Paris en parlant d’un éventuel détournement de moyens et de fonds publics. Les mots sont forts et n’ont pas été choisis au hasard. Outre les opposants naturels à droite, les alliés écologistes se retrouvent eux aussi dans l’embarras, notamment sur la question du bilan carbone de ce voyage au bout du monde.

Le plus surprenant reste toutefois l’annonce pour Le Monde que malgré cette situation, en début de semaine du 6 novembre, aucune cellule de communication de crise n’était prévue à son retour, laissant sous-entendre qu’il n’y a pas de crise pour l’équipe municipale. Finalement, la mairie s’est décidée à publier un communiqué de presse, lundi 6 novembre en fin de journée, dévoilant notamment le montant des frais engendrés par ce déplacement, arguant du fait que les « Parisiens sont en droit de disposer d’informations fiables, factuelles et transparentes » sur ce déplacement aux antipodes. Ce communiqué indique le voyage a coûté 59 500€ pour trois élus et trois collaborateurs et rappelle que la maire a payé elle-même son billet de retour. Le communiqué précise que ces frais sont conformes « aux pratiques en vigueur dans les trois fonctions publiques territoriales », ce qui manque légèrement de fond pour justifier une telle dépense pour une équipe municipale dont la gestion budgétaire est régulièrement remise en question… Même si la commission de déontologie de la ville de Paris a indiqué vendredi 10 novembre que ce voyage était bien « régulier sur le plan déontologique », le timing de cette annonce et la représentativité de cette commission ne suffiront pas à éteindre un incendie qui couve depuis plusieurs jours et à calmer les esprits, notamment au sein de l’opposition de droite qui va tenter de remettre une pièce dans la machine pour en faire un feuilleton. Un peu comme le Pénélopegate était devenu le feuilleton de la campagne présidentielle de 2017.

Il est intéressant de constater que les leçons de ce scandale qui avait coûté l’élection du favori des sondages n’ont pas été retenues par une équipe de plusieurs centaines de communicants et que la com de crise n’a pas d’étiquette politique car elle concerne tous les partis, y compris les plus modérés.

L’Histoire, même très récente, doit nous servir de repère pour connaître le passé, comprendre le présent et nous projeter dans l’avenir.

Vincent PREVOST